P. Jean Ilboudo

« La prière n’est pas pour changer le cœur de Dieu, mais pour changer le cœur de celui qui prie »

« La prière n’est pas pour changer le cœur de Dieu,

mais pour changer le cœur de celui qui prie »

(Saint Augustin)

 

Jean Ilboudo de la Théotokos, s.j.

 

Chers frères et sœur dans le Christ, la paix soit avec vous.

Introduction

« Seigneur Jésus, apprends-nous à prier.

Seigneur, tu le sais, je ne sais pas prier ; comment alors, puis-je parler aux autres de la prière ? Comment puis-je apprendre aux autres quelque méthode pour prier ?

Tu es, Seigneur, le seul à savoir prier. Tu as prié, la nuit sur la montagne.

Tu as prié au long des plaines de Palestine.

Dans le jardin de ton agonie tu priais, et tu as prié sur la croix.

Tu es, Seigneur, le seul maître de prière. Et à chacun de nous tu as donné comme propre maître l’Esprit Saint. Ainsi, Seigneur, maître de prière, adorateur du Père en esprit et vérité, c’est dans la seule confiance en  toi, dans la confiance en l’Esprit qui vit en nous que nous pouvons tenter de balbutier, de nous exhorter mutuellement à nous partager ce don qui vient de toi, eu égard à cette merveilleuse réalité.

La prière est la possibilité que nous avons de converser avec toi, Seigneur Jésus, notre Sauveur, de converser avec ton Père et l’Esprit Saint, dans la simplicité et la vérité.

Marie, notre mère et maîtresse dans la prière, sois notre aide, notre lumière, notre guide sur ce chemin que tu as parcouru, toi aussi avant nous pour maîtresse Dieu le Père et sa volonté. Amen. »

Prière tirée du livre du Cardinal Martini,

 Je te cherche dès l’aube. Ed. Centurion, 1992

 

Je voudrais en tout premier lieu dire merci à vous tous qui êtes là ce soir pour cette rencontre et je demande au Seigneur de combler chacun de vous selon son attente.

Dans la première préface de carême il est dit : «chaque année, Seigneur, tu accordes aux chrétiens de se préparer aux fêtes pascales dans la joie d’un cœur purifié ; de sorte qu’en se donnant davantage à la prière, en témoignant plus d’amour pour le prochain, fidèles aux sacrements qui les ont fait renaître, ils soient comblés de la grâce que tu réserves à tes fils. »  -

«En se donnant davantage à la prière ». C’est dans cette perspective que ce soir je voudrais parler de la prière.

Avant de donner un enseignement sur la prière, je suis d’abord persuadé que Dieu a de façon originale appelé chacun et chacune de vous, l’a pris par la main, a formé chacun à la prière dans le respect total de sa réalité, aussi bien que de sa culture, dans son histoire personnelle et selon son rythme de vie.

Chacun de nous selon son style entre en contact avec Dieu, en relation avec lui sous l’action de l’Esprit.

Qu’est-ce que la prière pour nous ? Je pose cette question parce que, quelquefois, en écoutant certains chrétiens, j’ai eu  l’impression que certains n’avaient  pas de la prière une conception vraie. Pour avoir de la prière une conception exacte, il me semble qu’il faut d’abord avoir sur Dieu des idées sinon exactes, du moins exemptes d’erreurs. Par exemple là où est niée la transcendance de Dieu devant l’homme et devant les créatures, la prière ne peut être chrétienne.

Il arrive que même chez des chrétiens nous trouvions une conception de la prière qui est de type bouddhiste, en ce sens que la prière est conçue comme un état d’âme et non comme un dialogue.

La prière chrétienne exige avant tout la foi en un Dieu personnel. La prière chrétienne est avant tout un colloque, un dialogue parce qu’elle est essentiellement une relation entre personnes.

 Je lisais il y a peu de temps un livre de Divo Barsotti, intitulé : « La prière œuvre du chrétien ». Il dit ceci dès les premières pages : «Qu’est-ce que la prière dans le christianisme ? Et la réponse ne fera que répéter ce que nous avons déjà dit : « la prière est notre travail propre, en tant que chrétiens notre vrai travail est notre prière : non pas une action qui directement nous mette en rapport avec les autres, mais une action qui directement nous met en rapport avec Dieu. Dans cette action-là, l’homme est vraiment efficace. »

Qu’est ce que prier pour toi ? Comment vis-tu cette relation à Dieu ? Quelle image de Dieu domine ta prière ?

Concernant la prière, je crois qu’il est important de retrouver les Pères de l’Eglise qui ont souvent si longuement commenté l’Ecriture et qui ont quelque chose à nous dire sur la prière car  beaucoup d’entre eux ont écrit sur la prière.

Ce soir, je partirai de Saint Augustin. Né le 13 novembre 354 à Thagaste, il meurt le 28 août 430 à Hippone, sa ville épiscopale, assiégée par les Vandales.

Augustin a énormément écrit, c’est un philosophe, un pasteur, un évêque et il a touché aux différentes questions de son époque. Il a commenté l’Ecriture, les Psaumes, les Evangiles. C’est un théologien et il s’attaquera aux hérésies et divisions de son temps. Il a le souci d’aider le peuple chrétien, de le guider, de l’éclairer, d’où ses nombreux écrits.

Concernant la prière, Augustin a de nombreuses pages. Dans le « De diversis quaestionibus ad Simplicianum » - Mélanges doctrinaux, DDB, 1952 BA10, p.571, il traite de la prière.

Augustin a commenté le Notre Père, la prière dominicale et il affirme ceci : «  Et si vous parcourez toutes les formules de toutes les prières sacrées, vous ne trouverez rien, je pense, qui ne soit contenu et compris dans cette oraison dominicale».

Aujourd’hui abordant ce thème de la prière, j’ai voulu partir de cette formule lapidaire de Saint Augustin : « La prière n’est pas pour changer le cœur de Dieu, mais pour changer le cœur de celui qui prie. »

Notre itinéraire sera le suivant : 

Dans un premier temps  je partirai de ce que n’est pas la prière chrétienne. (I)

Dans un deuxième temps, reprenant la formule d’Augustin j’expliciterai la première partie de l’affirmation d’Augustin. « La prière n’est pas pour changer le cœur de Dieu. (II)

Enfin je développerai ce que dit Augustin : que la prière est pour changer le cœur de celui qui prie. (III)

I)  Ce que la prière chrétienne n’est pas

Un jour Augustin entend parler d’une communauté de moines en Afrique du Nord qui avaient lu l’évangile au passage où il écrit : « Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent et votre Père céleste les nourrit… » Après lecture de ce passage, ces moines avaient donc décidé de ne plus travailler et de compter sur la providence divine qui viendrait leur donner ce dont ils avaient besoin.

On vint rapporter à Augustin cette situation. Augustin leur écrivit une lettre ; en substance il leur dit ceci : « Chers moines, vous n’avez pas bien lu l’Ecriture. En effet, l’Ecriture dit : « Regardez les oiseaux du ciel… Est-ce que vous les avez bien regardés ? Regardez la poule dans la basse-cour, qu’est-ce qu’elle fait dès que le soleil est levé ? Elle va partout dans la maison, elle fouille partout et cherche des grains, des termites ou tout ce qui peut être nourriture pour elle. Regardez ce qu’elle fait avec ses poussins, et cela jusqu’au coucher du soleil. C’est ainsi que votre Père céleste les nourrit. Vous aussi, faites de même ! »

            La prière ne consiste donc pas à penser ou dire : « Puisque j’ai confiance en Dieu, Dieu fera ma volonté. Il répondra à tous mes besoins ». Cela, ce n’est pas la prière, mais « l’anti-prière » : le contraire de la prière. L’anti-prière commence quand la créature, au lieu de garder sa place de créature, prend celle du créateur. La prière, à ce moment-là, au lieu d’être : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute », devient : « Ecoute, Seigneur, ton serviteur parle. Écoute et accomplis ma volonté !».

            Souvent il peut arriver que des chrétiens, n’ayant pas vu leur volonté s’accomplir, se posent les questions suivantes : « Qu’ai-je fait à Dieu pour souffrir ainsi ? Pourquoi n’exauce-t-il pas ma prière ? « Depuis que je l’implore, il ne me répond pas, et même les choses vont de mal en pis ». Dans une authentique prière, aucune créature s’adressant à son créateur ne peut poser des conditions à Dieu.

 

            L’anti-prière, c’est encore quand la créature, au lieu de faire confiance à son créateur, met ce dernier à l’épreuve. Dans l’épisode de l’eau à Massa et Meriba, le peuple d’Israël mit Dieu à l’épreuve dans son murmure contre Moïse à cause du manque d’eau. « Pourquoi donc, dit-il, nous as-tu fait monter d’Égypte ? Pour me laisser mourir de soif, moi, mes fils et mes troupeaux ? » Moïse cria au Seigneur : « Que dois-je faire pour ce peuple ? Encore un peu, ils vont me lapider » (Ex 17, 3-4). Dieu ordonne à Moïse de frapper le rocher avec son bâton pour en faire sortir de l’eau (Ex. 17, 7). Il appela ce lieu du nom de Massa et de Meriba – épreuve et querelle -, à cause de la querelle des fils d’Israël et parce qu’ils mirent le Seigneur à l’épreuve en disant : « Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? ». La question ne se situe pas au niveau de l’existence de Dieu, mais exprime une interrogation sur sa présence et son action dans le moment présent.

 

            L’anti-prière, nous la retrouvons encore dans le livre de Judith (8, 11-17). Dans ce passage, Judith s’entretient avec les chefs de Béthulie. Ceux-ci avaient posé des conditions à Dieu. Ils avaient parlé de rendre la ville à leurs ennemis si en cinq jours Dieu ne leur envoyait pas de secours. Et Judith de leur dire : « Et maintenant, qui êtes-vous, vous qui avez tenté Dieu aujourd’hui et qui vous tenez à la place de Dieu au milieu des hommes ? Maintenant vous mettez le Seigneur tout-puissant à l’épreuve, mais vous ne connaîtrez rien à tout jamais » (Judith 8, 12-13). « Mais vous, ajoute-t-elle, ne prenez pas de gages contre les desseins du Seigneur notre Dieu, car Dieu n’est pas un homme pour être menacé, ni comme un fils d’homme pour être soumis à un arbitre. C’est pourquoi en attendant le salut de sa part, appelons-le à notre secours, et il entendra notre voix, si c’est son bon plaisir ».

 

            Dans la prière, on ne peut poser des conditions à Dieu. Il n’est pas possible de fixer des délais à Dieu.

            Dans la prière chrétienne, ce n’est pas la quantité de paroles qui compte. « Quand vous priez, ne rabâchez pas comme les païens, qui s’imaginent que c’est à force de paroles qu’ils se feront exaucer. Ne leur ressemblez donc pas, car votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez » (Mt 6, 7-8). Le verbe grec battalogein  est souvent traduit par « dire des choses vaines », ou peut évoquer les papyrus magiques qui avaient tendance à multiplier les formules abracadabrantes pour fléchir la divinité. La prière païenne prétend, par sa longueur, faire pression sur la divinité.